"Spiderman" sous les verrous : le résumé du procès

Vjeran Tomic et deux de ses complices étaient jugés en ce début d’année à Paris pour le vol spectaculaire de cinq tableaux de maîtres au Musée d’Art moderne de Paris en mai 2010. Voici le résumé de l’affaire et de ce procès à rebondissements, sous l’œil de Franck Johannès, journaliste au Monde qui nous a confié son regard sur l’action.
 

Une affaire digne d’un film d’action
 

Dans la nuit du 19 au 20 mai 2010, un homme s’introduit dans les couloirs du Musée d’Art moderne de Paris. Sans être inquiété par les services de sécurité, défectueux, l’homme peut tranquillement repartir avec cinq tableaux de maître sous le bras : des toiles signées de Pablo Picasso, Henri Matisse, Georges Braque, Amedeo Modigliani et Fernand Léger.

Le musée étant public, c’est la Ville de Paris qui se constitue partie civile et réclame 109 millions d’euros au voleur, correspondant à la valeur estimée de ces cinq toiles. Il n’y a pas besoin de plainte initiale, nous indique le journaliste Franck Johannès, qui couvrait ce procès pour Le Monde : « L’enquête de flagrance de la police suffit pour un cambriolage. »

PAR THÉOPHILE PEDROLA
PHOTO AFP

"Sur l’échelle de Richter des plus grands vols de tableaux, celui-là figure au pinacle. »

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Sur le moment, les enquêteurs n’ont aucune piste : le système de sécurité était éteint depuis plus de deux mois, suite à une fausse alerte. Les détecteurs de mouvement ne fonctionnent pas, tout comme les détecteurs de vibrations sur les vitres. Pourtant, ces derniers n’étaient pas éteints. Les caméras ne filment pas la vitre par laquelle est entré le voleur. Les gardiens n’ont pas vu ce dernier se balader dans le musée et n’avaient pas remis de cadenas sur la vitrine abritant le Modigliani, ce qui pose la question de la responsabilité du musée parisien.
 

Ce n’est que six mois après le cambriolage, en novembre 2010 que la police reçoit un « renseignement anonyme » indiquant le nom d’un certain Vjeran Tomic, qui se serait vanté du vol. Cet homme faisant déjà l’objet d’une enquête pour un autre vol, il était placé sur écoute. Les enquêteurs l’entendent alors parler à sa petite-amie dudit vol, il dit ne pas « arrêter d’être suivi par la police. ». Autre erreur : il retournera plus tard sur les lieux du crime, en décembre. Son téléphone borne sur place. En juin 2011, il est extrait de prison, qu’il occupait pour un autre vol, afin d’être placé en garde à vue. Il avoue son vol tout de suite et crache le nom de Jean-Michel Corvez, qui lui a acheté les cinq toiles. Ce dernier, interrogé, nie tout d’abord avant d’avouer, refusant simplement l’idée d’avoir « commandé » les tableaux : « Je lui avais seulement dit, si tu trouves un Modigliani, au hasard, je connais quelqu’un… ». Cela a son importance pour ne pas que la justice puisse qualifier le casse d’une « association de malfaiteurs. » Corvez refuse également de nommer ceux qui lui ont racheté les tableaux, qui demeurent aujourd’hui introuvables.

Une troisième personne entre dans l’affaire en le nom de Yonathan Birn. Un trentenaire, qui a racheté le Modigliani, et qui a caché les quatre autres tableaux. Il assure aujourd’hui les avoir détruits. Cet horloger a vu son atelier être perquisitionné, sans résultats.
 

Un procès ponctué de saillies verbales déplacées

Le procès s’est ouvert le lundi 26 janvier 2017, dans la 32e chambre correctionnelle de Paris. Les juges sont rapidement surpris par le détachement du présumé voleur, Vjeran Tomic. Il explique que ces tableaux sont « ses biens, ses œuvres. ». L’homme est un habitué : il traîne déjà quatorze condamnations pour des faits similaires. Il utilise son téléphone pendant l’audience, ce qui provoque évidemment l’ire du président Peimane Galeh-Marzban. Son téléphone finit même par sonner pendant l’audience. « Il s’agit d’une atteinte au patrimoine de l’humanité, peut-il y avoir plus grave atteinte aux biens ? » souligne Anaïs Trubuilt, la procureure. L’avocat de la Mairie de Paris, Me William Bourdon, estime lui que « dans l’échelle de Richter des plus grands vols de tableaux, celui-là figure au pinacle. » Mme Trubuilt a réclamé des sanctions exemplaires, en demandant 10 ans d’emprisonnement et 300 000 euros d’amende pour Vjeran Tomic. Elle a également réclamé 8 ans de prison, 150 000 euros d’amende, confiscation de sa nouvelle maison payée et 5 ans d’interdiction de gérer pour Jean-Michel Corvez ainsi que 7 ans de prison et 150 000 euros d’amende pour Yonathan Birn. Enfin, la procureure a également réclamé un mandat de dépôt pour les trois hommes.
 

Devant ces demandes sévères, l’avocat de Vjeran Tomic, David-Olivier Kaminski a tenu également à minimiser les faits : « Tomic n’est qu’un cambrioleur ! Quand il grimpe sur une façade au dixième étage pour cambrioler un particulier, il n’y a pas de différence ! On n’a quand même pas détruit les sites archéologiques de Palmyre ! »
 

Les deux avocats du receleur Marie-Pompéi Cullin et Nicolas Pottier ont essayé de faire tomber l’accusation d’ « association de malfaiteurs », ce qui est compliqué, étant donné l’anonymat du dénonciateur. De même, ils militent pour qu’il y ait une confusion des peines pour lesquelles sont client a déjà été condamné, ce que refusait le ministère public. Visiblement gagné par la panique, Me Cullin s’exclame : « Le viol d’une femme n’est pas plus grave parce qu’elle est belle. »
 

Quant au troisième larcin, M. Birn, son avocate Caroline Toby joue la carte de l’ingénuité : « Cette histoire a commencé comme un jeu pour M. Birn, qui a tourné au tragique. Il est tombé dans ce genre de film que tout le monde va voir au cinéma. » L’homme a avoué en à peine plus d’une heure avoir caché les tableaux, fondant en larmes pendant son interrogation et pendant tout le procès. « Vous imaginez la fragilité du bonhomme… » continue Me Toby.  « Pathologique est l’angoisse de Birn, pathologique est sa fascination pour Corvez, sa passion pour le Modigliani. » Elle souhaite que le tribunal offre une seconde chance à son client : « Une chose [en l’occurrence le tableau] a son destin de chose. Ce qui est vraiment sacré, c’est la vie humaine… »

 

Un verdict sévère
 

Le 20 février 2017, le verdict du procès est rendu. Vjeran Tomic et Jean-Michel Corvez ont leurs affaires pour être réincarcérés, impassibles. Yonathan Birn, lui, est toujours en train de pleurer sur son banc. Le jugement promettait d’être sévère et il l’a globalement été. Messieurs Tomic et Corvez sont jugés coupables d’association de malfaiteurs, pas M. Birn. Mais les trois sont par contre jugés coupables du recel « aggravé » des cinq tableaux. Le président n’a pas manqué de rappeler à Tomic qu’il était multiple récidiviste et a condamné ce dernier à 8 ans de prison, avec mandat de dépôt, ainsi que d’une amende de 200 000 euros. Le Président argue en disant que « la délinquance était vécue pour lui comme un mode de vie, qu’il avait une insuffisante prise de conscience des interdits légaux. » Les réclamations du parquet ont donc globalement été suivies, et il en va de même pour les deux collègues de M. Tomic :
 

Jean-Michel Corvez a été condamné à 7 ans de prison avec mandat de dépôt, 150 000 euros d’amende, confiscation de sa maison, cinq ans d’interdiction de gérer et également cinq ans d’interdiction d’exercer son métier d’antiquaire. Pour le président, M. Corvez « a joué un rôle pivot ». « Il est le véritable donneur d’ordre et l’intermédiaire avec la commanditaire. »
 

Enfin, pour Yonathan Birn, le cas est un peu plus complexe. Le tribunal ne sait pas s’il a effectivement détruit les œuvres. La seule certitude est la découverte de morceaux de bois cassés dans le coffre où il avait caché « son » Modigliani. Le tribunal statue en soulignant que M. Birn n’a jamais eu « aucun repentir, aucune volonté de restitution. » Il est condamné à 6 ans de prison et 150 000 euros d’amende. Le journaliste du Monde sur place nous confie : « Il était impressionnant. Il se tordait les mains, secouait la tête, s’énervait tout le temps, pleurait, bafouillait… Il était à bout de nerfs. » M. Birn glapit : « C’est de la folie… » Il finit par craquer, en hurlant, tentant de se dépêtrer des bras de la police : « Il était à Fresnes, mon grand-père, avec une étoile jaune, c’est pour ça que je suis condamné ! » Pendant ce temps, Vjeran Tomic et Jean-Michel Corvez, tranquilles, tendent leurs poignets à la police.

Suite au verdict, des questions se posent
 

Une des questions qui a animé le tribunal et qui anime encore le grand public est la responsabilité que l’on accorde au Musée, à la Ville de Paris. Lorsque l’on abrite autant d’œuvres de maîtres, pour plusieurs centaines de millions d’euros, il est absolument irresponsable que le dispositif de sécurité soit si faible, ou reste en partie éteint durant plus de deux mois suite à une fausse alerte. Le musée a évidemment une part de responsabilité pour avoir laissé un voleur déambuler tranquillement dans ses couloirs en pleine nuit sans qu’il ne soit ni inquiété, ni retrouvable ensuite sur les images des caméras de surveillance.
 

Le tribunal a pourtant choisi de s’appuyer sur l’arrêt Kerviel de la Cour de cassation. Il estime qu’en dépit « d’importantes négligences », « il n’y a pas partage de responsabilité. » Un responsable du musée est d’ailleurs intervenu pour expliquer que le musée avait investi 3,3 millions d’euros dans un nouveau système de sécurité, qu’il a longuement décrit, devant un Vjeran Tomic extrêmement attentif. Franck Johannès nous explique : « Tout cela sera plus détaillé quand on aura copie du jugement. Mais effectivement, faute d’enrichissement personnel, il n’y a pas eu partage de responsabilité. C’est un peu technique en effet… »
 

Par ailleurs, le tribunal a, en plus des amendes, condamné les trois prévenus à rembourser la valeur estimée des tableaux : 104 millions d’euros. Une autre donnée qui vient rappeler l’affaire de Jérôme Kerviel. Bien entendu, le musée parisien ne verra jamais cette somme.

Le musée a évidemment une part de responsabilité pour avoir laissé un voleur déambuler tranquillement dans ses couloirs en pleine nuit sans qu’il ne soit ni inquiété, ni retrouvable ensuite sur les images des caméras de surveillance.

Infographie AFP

Vjeran Tomic à la sortie de son procès (Thibault Camus/AP Photo)