Syrie : le long chemin de croix de Shiyar Khalil

Le 15 mars dernier, date anniversaire du début de la révolution syrienne de 2011, le journaliste syrien-kurde Shiyar Khalil, témoin et acteur d'un conflit syrien ayant causé la mort de centaines de milliers de personnes, a fait part de son histoire aux étudiants de l’université Paris VIII.
 

Aujourd’hui, si le conflit syrien est un sujet sensible de par sa complexité, le regard et  le témoignage d’un homme victime de ce conflit et dont les engagements politiques sont clairs nous montrent la forte résistance de l’opposition face à Bachar Al-Assad et les islamistes, malgré le bilan tragique de ces six dernières années.
 

La réalité du conflit syrien à travers un témoignage
 

Syrien-Kurde né à Alep le 29 janvier 1985, Shiyar Khalil est un homme de conviction. Jeune adolescent aimant écrire de la poésie et militant pour la cause kurde, il se sent très tôt un don pour l’écriture. De ce fait, la fibre journalistique lui est venue naturellement. « J’avais un engagement politique donc j’ai choisi d’écrire la politique » dit-il. Les kurdes sont une minorité en Syrie, et revendiquent fortement leur identité. Cette communauté persécutée subit notamment des discriminations dans la fonction publique.

En Syrie, il n’y a qu’un seul parti au pouvoir, le parti Baas. Après la mort de son père Hafez en 2000, Bachar Al-Assad prend le pouvoir illégalement, sans élection. Onze ans plus tard, la crise syrienne éclate.
 

15 mars 2011 : le début du conflit    
 

La « révolution » syrienne commence par l’arrestation d’un groupe de jeunes demandant la liberté et l’indépendance de leur pays. Ces jeunes sont ensuite torturés : on leur arrache la langue. Mais lorsqu’un des jeunes est tué, cela marque le début de la révolution syrienne, qui se propage sur tout le territoire national.

En tant que kurde, syrien et engagé politiquement, Shiyar Khalil a tout de suite rejoint les manifestations qui étaient d’abord pacifiques, demandant simplement le départ du dictateur et le passage vers un régime démocratique, ainsi que la fin de l’état d’urgence symbolisé par des arrestations abusives.                                                        
Durant huit mois, les manifestations furent rythmées de danses et de chants. Le gouvernement la présente comme une révolution islamiste. Or, l’intégration des groupes radicaux s’est faite après-coup, affirme Shiyar Khalil. En réalité, c’est lorsque Bachar Al-Assad laisse sortir les islamistes de prison que ces derniers commencent à organiser des groupuscules. De cette manière, le régime a pu jouer son jeu en présentant la révolution comme confessionnelle et opposée à la démocratie. Le régime a alors commencé à utiliser les armes. « J’ai été à 10 mètres d’un soldat qui essayait de me tuer », ajoute le journaliste. Par conséquent, pour se défendre, l’opposition est contrainte de prendre les armes.

 

Arrestations et torture
 

Shiyar Khalil était le correspondant de Sky News à Rabia, ville du nord-ouest de la Syrie. Il se déplaçait dans les zones d’oppositions, caméra en permanence à la main, pour « faire  face à la nonchalance internationale » dit-il. C’est durant cette période qu’il assiste à la prise de pouvoir des islamistes.

Le 23 avril 2013, installé dans un café en plein centre-ville de Damas en présence de quinze autres activistes, cinquante policiers armés les arrêtent violemment. Khalil est accusé d’espionnage et de transmission d’information pour des chaines étrangères.

Placé dans une pièce isolée, on lui demande de se prosterner. Les tortionnaires commencent alors par le battre avec un bout de caoutchouc. S’en suit un interrogatoire de quatorze heures à la fin duquel ils finissent par laisser partir la moitié non-musulmane, et de séquestrer le reste. Le reporter a alors essayé de leur expliquer qu’il était laïque mais que plus tard seulement, il a compris qu’il y avait des noms à arrêter, pour montrer que les musulmans veulent attaquer le régime. Bien sûr, dit-il, « tout cela n’était pas vrai » car ses amis qui ont été acquittés sont alaouites et font également partie de l’opposition.
Shiyar Khalil se retrouve par la suite enfermé dans une pièce de 10 mètres carrés, en compagnie de 110 autres personnes. A ce moment-là, il se demande s’ils vont mourir tous ensemble. On lui demande par ailleurs d’oublier son nom et qu’à partir de maintenant, il serait le numéro 101. Son quotidien est alors rythmé par les tortures qui sont le seul moment où il sort de sa cellule. Il voyait également, confesse-t-il, « des détenus se violer entre eux ». Il rajoute : « Ce qui me gêne, c’est ce que l’on dit souvent des islamistes en Syrie mais que l’on ne parle pas du terrorisme de Al-Assad. Tous les jours des gens mourraient dans la cellule ». Il considérait cet endroit comme une fosse commune, le régime travaillant de manière méthodique pour faire mourir les gens de faim. Chaque jour, lui et les autres détenus, recevaient une cuillère à café de riz, une demi pomme et beaucoup de soupe. Or la soupe donnait la diarrhée et les déshydrataient.  

 

Il essaye tant bien que mal de convaincre les autres détenus d’être patients, un jeune en particulier, prénommé Saria. Il reste parfois debout pour le laisser s’allonger ou bien lui apprend à manier une caméra pour le distraire. Le jeune homme était gangréné. C’était par ailleurs le cas de beaucoup d’autres.
 

Trois mois plus tard, Shayir Khalil est transféré dans la prison d’Adra (= vierge marie) où il bénéficie de meilleures conditions de vie qui restent toutefois celles d’une prison. Il peut recevoir des visites et son état s’améliore. Il apprend par la suite que cette prison contient 10 000 prisonniers, ce qui est « peu étant donné les 300 000 détenus du régimes syriens. On ne peut pas savoir où ils sont car ils sont éparpillés dans tout le pays » nous informe-t-il.

Perquisition et transferts
 

Parallèlement, une descente dans son ancien lieu de travail est effectuée par la police syrienne. En résulte la découverte de son disque dur, contenant tout son travail, et l’arrestation de deux de ses collègues. En conséquence, il est à nouveau transféré dans une troisième prison. Dès son arrivée, il demande à se faire transférer vers celle qu'il vient de quitter, mais sa requête est refusée. Les autorités veulent un aveu de Shiyar sur ses prétendus liens avec des groupes terroristes.
Après des heures de torture, lui laissant encore aujourd'hui des séquelles physiques - notamment des traces de brûlures cigarettes - Shiyar Khalil résiste et refuse.
Mais, deux mois plus tard, dit-il, « la torture atroce et les violences sévères envers [sa] collègue de 20 ans que les géôliers menaçaient de violer » l’ont obligé à accepter de formuler des aveux. Un discours des services secrets syrien est alors minutieusement préparé pour qu’il le prononce à une heure de grande écoute le 29 janvier 2014 (jour de son anniversaire) devant une chaîne nationale du régime. Il doit y expliquer qu’il utilisait Photoshop et que rien de ce qu’il postait n’était avéré. Il conclut par le fait que « malheureusement, le régime a réussi à nous séparer, nous faire quitter le pays ».


Le 28 juin 2015, deux ans après son arrestation, il finit par être libéré grâce aux pressions fournies par Humans Rights Watch et Amnesty international. Un envoyé spécial de l’ONU intervient pour le libérer sous caution. Shiyar Khalil quitte ensuite la Syrie pour la Turquie, puis demande l’asile en France.
 

Un espoir toujours vif
 

En évoquant les opposants et ce pourquoi il se bat, Shiyar explique : « Nous sommes sortis dans la rue pour la dignité et la liberté… Nous sommes pour une Syrie libre et plurielle ». Malheureusement, le régime utilise sciemment l’amalgame avec les islamistes en qualifiant fréquemment les opposants de « terroristes ». Malgré  cela, journaliste de métier et syrien-kurde d’origine, Shiyar Khalil garde une onde d’espoir et d’humanité. « Si j’avais Bachar Al-Assad devant moi aujourd’hui, je choisirais qu’il soit jugé plutôt qu’exécuté », répond-il lorsqu’un étudiant lui demande, après le récit de son histoire, le jugement dont doivent écoper les tortionnaires et les terroristes impliqués dans le conflit syrien.
 

Aujourd’hui encore, il reçoit des menaces des islamistes et lorsqu’un étudiant l’interroge sur sa protection face à cela, il rétorque qu’il « n’y pas quelque chose que je peux appeler protection surtout avec ce qui se passe en ce moment (les attentats et l’état d’urgence, ndlr). Je préviens malgré tout la préfecture à chaque fois. Je ne me sens pas protégé mais je fais attention et je mène une vie normale. Je préfère perdre ma vie que mes engagements ».

Il affirme même que « ce que Bachar Al-Assad fait est pire que ce que les nazis ont pu faire ».

Si au début, Shiyar Khalil agissait en opposition à Bachar Al-Assad, il est désormais impliqué dans la lutte contre Daech, le TAK (les faucons de la liberté du Kurdistan) et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).

 

Un traitement approprié du conflit syrien ?
 

Lorsqu’il est question du traitement médiatique, et plus spécifiquement au niveau français, selon lui, « le gouvernement français a soutenu les opposants mais la couverture médiatique n’est pas suffisante. Les médias français sont concentrés sur Daech et oublient la raison principale de la propagation de l’état islamique sur le territoire Syrien. Si la Turquie avait fermé ses frontières et que Bachar Al-Assad n’avait pas libéré des islamistes, il n’y aurait pas Daech. La plupart des groupes islamiques ont été incorporé ».
Désemparée face à ce récit, une étudiante lui demande ce que « nous, simples étudiants, pouvons faire ? ». Ce à quoi Khalil répond : « chacun à son niveau peut aider, en aidant à traduire ou encore en partageant des informations de ma page ».
 

Aujourd’hui son travail est de faire peser le conflit syrien dans le champ médiatique. Il intervient ainsi beaucoup au parlement européen et dépose des plaintes contre les tortionnaires.

A côté de cela, depuis 2012, Shiyar Khalil est un des membres fondateurs de l’association des journalistes kurdes en Syrie, et est actuellement en contact avec la majorité des journalistes en Syrie. Il a également fait part aux étudiants de la fondation d’une association en France qui travaille sur la question des détenus en Syrie et sur le suivi de leurs état psychologique et physiologique. « Je travaille pour garder des traces de ce que fait le régime, donc si vous consultez cette page, vous verrez qu’un détenu est mort récemment sous la torture » affirme-t-il. Le nom de la page Facebook et de l’association : « The Working Group of Syrian Detainees ».
 

A travers plusieurs conférences pour l’Union Européenne, 180 personnes ont été libérés. Le journaliste explique qu’aux yeux des européens les zones libres sont les zones kurdes. Le PKK est, lui, soutenu par l’Europe et les Etats-Unis. Néanmoins, selon l’intervenant du jour, le Parti des travailleurs du Kurdistan ne favorise absolument pas la parité et commence à se comporter exactement comme le régime. Il fait part d’une information à ce sujet expliquant qu’au début du mois de mars, il y a eu une arrestation de quatorze membres et de vingt-deux bureaux d’autres partis politiques de l'opposition kurde. Lorsqu’il essaye de sortir un communiqué, cela s’avère compliqué car le PKK est presque intouchable. « Mais s’ils continuent leurs arrestations, nous continuerons à combattre. Nous sommes sortis dans la rue pour contester ces agissements et chercher la démocratie ». Pour réagir aux articles du journaliste le PKK a envoyé sa sœur sur le front pour combattre Daesh. Aujourd’hui, Khalil se donne corps et âme afin de la faire venir en France.
 

Pour le moment, Shiyar Khalil compte rester en France et apprendre la langue mais assure que « si la Syrie devient un état libre », il y retournera sans hésitation.

PAR CINTHIA KAMTCHOUANG
PHOTO AFP

C’est lorsque Bachar Al-Assad laisse sortir les islamistes de prison que ces derniers commencent à organiser des groupuscules. De cette manière, le régime a pu jouer son jeu en présentant la révolution comme confessionnelle et opposée à la démocratie.

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Chaque jour, lui et les autres détenus, recevaient une cuillère à café de riz, une demi pomme et beaucoup de soupe. Or la soupe donnait la diarrhée et les déshydrataient.  

« Si j’avais Bachar Al-Assad devant moi aujourd’hui, je choisirais qu’il soit jugé plutôt qu’exécuté »