Le tireur de la mosquée de Québec Alexandre Bissonnette n’est-il qu’un jeune homme perdu ou bien un terroriste animé par des velléités politiques ? Cette question oppose nombre de médias et d’observateurs. Quand les premiers sont partisans pour le plus grand nombre de l’appellation du « loup solitaire », nombreux sont les citoyens à réclamer qu’il soit unanimement considéré comme un acteur d’un attentat. Quand devient-on un terroriste pour la société ?

Quelle différence ? L’absence d’un moteur concret

Le meilleur moyen pour nous de définir les actes d’Alexandre Bissonnette, c’est de les comparer aux attentats qui ont frappé la France ces derniers mois. A Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel s’est radicalisé seul, avant de commettre ce qui est sans discussion considéré comme un attentat. Plus proche encore de notre cas d’étude canadien, le cas de Saint-Etienne du Rouvray. Qui ose prétendre que les deux radicalisés auteurs de cette attaque tout à fait semblable n’ont pas réalisé un acte terroriste ? Ces dernières semaines, le silence médiatique autour de cet attentat a été assourdissant. Où sont les images de la presse internationale du terroriste arrêté, de la mosquée, où sont les articles expliquant ses motivations, sa mouvance ?


Quelles sont les différences entre les actes terroristes islamistes et le fait qu’un homme entre dans une mosquée, en étant armé, pour tuer des Canadiens en pleine prière ?
Il est absolument désolant de voir que, pour de nombreux médias, Alexandre Bissonnette n’est qu’un triste sire, un pauvre garçon, perdu dans sa vie de haine. Pour peu, il ne serait qu’un vilain garçon. Même dans de la presse dite de gauche, Bissonnette n’est pas considéré comme un criminel. De « nerd impopulaire » dans Libération à un « étudiant d’extrême-droite » dans Le Monde, personne ne le qualifie du mot qui fâche : terroriste. Même la presse internationale, comme Le Temps, parle d’un « suprématiste blanc ». Au Québec même, TVA Nouvelles se demande si Bissonnette est « un extrémiste ». On croit rêver. Dans la même veine, dans l’esprit collectif, qui considère aujourd’hui réellement Anders Behring Breivik comme un terroriste, et non comme un détraqué mental flirtant avec le néonazisme ?  

 

Une des principales différences que l’on peut trouver entre le terrorisme islamiste et l’ « extrémisme d’extrême-droite », c’est l’absence pour ce dernier d’une organisation appelant clairement à l’acte terroriste. Il n’existe pas, dans l’extrême-droite conservatrice occidentale, une organisation clairement audible appelant avec autant de virulence à des actes violents contre les ressortissants musulmans. Bien sûr, cela tranche avec les organisations, au premier rang desquelles l’Etat Islamique, qui ont déjà appelé à de nombreuses reprises, à tuer des Occidentaux pour le bien de leur mission.

Dans les faits, il n’y a aucune différence. Mais dans le traitement médiatique qui en ressort, dans les réactions politiques qui en suivent, on a l’impression qu’il n’existe qu’un seul terrorisme : celui qui est venu de l’Orient pour nous tuer. Un terrorisme bilatéral serait plus difficile à conceptualiser voire, pire, à intégrer dans la géopolitique. Cela vient peut-être du fait que cela reste encore extrêmement marginal. L’absence d’une organisation se revendiquant comme terroriste suprématiste blanche rend encore plus floue. Combien d’Alexandre Bissonnette sont encore dans la nature, bien moins surveillés que les radicalisés islamistes ? La réponse pourrait nous étonner.

 

 

La banalisation d’une violence contre le « non-occidental »
 

Il convient donc de surveiller très attentivement ces agissements, qui pourraient se démocratiser avec l’avènement d’une gouvernance trumpiste dans un grand Etat occidental. Si ces actes venaient à se multiplier, les conséquences dans notre vivre-ensemble déjà bien bancal pourraient être absolument terribles.

Vit-on dans une région du monde schizophrène, malhonnête et qui n’assume pas ses actes ? Il est trop facile de prêcher la tolérance entre tous les peuples et de passer sous silence de tels agissements.

 

Il est presque trop facile de lier cela aux violences policières, dont on parle beaucoup, à juste titre actuellement. Seulement, le soufflé médiatique va bien finir par retomber et, avec lui, les vagues d’émoi et de contestation. Demandez-donc à Alexandre Bissonnette, rien que son nom ne fait aujourd’hui plus réellement écho dans les esprits. 
Les failles béantes de notre modèle de société occidentale sont-elles trop dures à assumer ? Pourquoi tous ces agissements sont-ils passés sous silence ?

Il est, pour comprendre cela, important de concevoir l’idée que, même si l’on n’est pas sympathisant de l’extrême-droite, même si l’on se sent investi par la cause de la défense des minorités, même si l’on se sent citoyen du monde avant tout, nous vivons dans une région du monde régie par les règles occidentales. Comme n’importe quel continent, elle préférera toujours regarder les défaillances des autres avant de s’attaquer aux siennes. Autre exemple : le Muslim Ban : nous avons une incroyable facilité à critiquer aveuglément les décisions de Donald Trump et de son administration. Pourtant, lors de l’accord passé avec la Turquie l’année dernière, n’est-ce pas la même chose que fait l’Union Européenne avec nombre d’Etats dont viennent les migrants ?

 

Cet exemple volontairement provocateur vise à aiguiser l’esprit critique, non pas à créer la défiance vis-à-vis de ce qu’écrivent « les médias », ni à alimenter les théories du complot anti-occidental – certains vont jusqu’à estimer que Bissonnette était sous l’emprise du projet MK-Ultra de la CIA . Il faut juste considérer que cela est naturel, mais pas normal, dans une société, et que cela n’est pas propre à la nôtre. Cet écrit est fataliste, mais, quoi qu’il arrive, le terrorisme, la violence d’extrême-droite restera couvert par un monde médiatique aphone et une sphère politique atone. 

PAR THÉOPHILE PEDROLA
PHOTO PAUL CHIASSON / AP

Le soufflé médiatique va bien finir par retomber et, avec lui, les vagues d’émoi et de contestation.

Il n’existe pas, dans l’extrême-droite conservatrice occidentale, une organisation clairement audible appelant avec autant de virulence à des actes violents.