Hamon-Rê

Au pupitre orné du slogan de l’ex-frondeur se succèdent une dizaine d’intervenants, de la maire de Paris Anne Hidalgo au président du MJS Benjamin Lucas, en passant par l’économiste Dominique Méda et l’historien Patrick Weil. La « carte blanche » qui fait le plus battre le cœur du public est tout de même celle de Christiane Taubira. L’ex-garde des Sceaux, un moment pressentie pour prendre part à la primaire et dont les valeurs humanistes ne sont plus à présenter, livre sous les douze coups de midi un discours profondément rassembleur, alliant féminisme et social pour mieux introduire son successeur au micro (« Nous sommes les fils des communards, des dreyfusards, des hussards noirs de la République »).
A l’heure où Benoît Hamon commence (enfin) son discours, les portes du meeting de Jean-Luc Mélenchon sont déjà ouvertes. L’utopie d’un premier rang aux Docks s’éloigne donc aussi vite qu’elle est arrivée. A 12h30, le discours du vainqueur de la primaire de la gauche démarre lentement : il lui faut remercier tout le monde, même François Hollande, qui a « sauvé des vies » et se fait donc ovationner par les spectateurs. Ce discours est avant tout celui du rassemblement, condition sine qua non d’un espoir de victoire au printemps prochain. Hamon veut une gauche « coopéraliste », en opposition à des « appareils » prenant des décisions sans concertation générale. Le candidat socialiste insiste sur le fait qu’il y a toujours eu « plusieurs gauches » mais que l’important désormais, « c’est là où nous voulons aller ensemble ». Alors Hamon, chantre d’un « avenir en commun » avec Mélenchon, pour reprendre la formule de ce dernier ? « Le rassemblement ne passe pas par demander des têtes ! » déclare le député des Yvelines, montrant qu’actuellement, l’alliance avec le chef de file de La France Insoumise n’est pas d’actualité.


 

PAR PAUL IDCZAK
ET LÉO SANMARTY

 

N’ayant pas réalisé que l’investiture de Benoît Hamon s’étendrait sur plus de trois heures et demi, nous sommes forcés de quitter à la hâte et en pleine élocution de l’intéressé la Mutualité.

L’arrivée de Benoit Hamon dans la salle, depuis le couloir principal, évoque celle d’un catcheur, prêt à en découdre sur un ring politique en équilibre instable.

Depuis notre position reculée, il nous faut admettre qu'un Mélenchon en chair et en os aurait probablement paru tout aussi vrai que sa représentation holographique de ce dimanche.

Suivre deux meetings politiques en une demi-journée, impossible ? On a tenté de répondre à cette question en assistant coup sur coup à l’investiture de Benoit Hamon et à la réunion publique “hologramme” de Jean-Luc Mélenchon.

C’est le genre de décision que vous prenez sur un coup de tête. Le genre de décision que tout sympathisant digne de ce nom ne pourrait appliquer sans renier sa propre idéologie. Oui, nous avons décidé de tenter un marathon politique, comprenant deux meetings parisiens séparés, selon leurs heures de démarrage annoncées, par moins de cinq heures. Le premier de ces deux rendez-vous, c’est la cérémonie d’investiture de Benoît Hamon, fraîchement intronisé candidat socialiste à l’élection présidentielle. Le lieu : la Maison de la Mutualité dans le Vème arrondissement de Paris. L’horaire : 9h.
Le second évènement de la journée, c’est le meeting « historique » de Jean-Luc Mélenchon, ou plutôt de son hologramme, pour une première mondiale en direct. Le lieu : les Docks d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis. L’horaire : 14h.
L’ensemble pourrait se résumer en une phrase : il va y avoir du sport !


 






Départ en fanfare

N’ayant pas réalisé que l’investiture de Benoît Hamon s’étendrait sur plus de trois heures et demi, nous sommes forcés de quitter à la hâte et en pleine élocution de l’intéressé la Mutualité. Direction le RER B, notre carrosse du jour vers le 93, où l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon nous attend. Au prix de quelques minutes de course et de l’équivalent dans un bus bondé, les portes des Docks nous tendent les bras. Rusés, nous parvenons à dépasser quelques centaines de militants pour nous engouffrer dans le long bâtiment dont le style contemporain dénote particulièrement avec celui que nous avons quitté il y a moins d’une heure. Après la traditionnelle fouille obstruant temporairement notre rush vers les sièges les mieux placés, l’immense salle s’offre à nous, et avec elle la masse de spectateurs déjà bien confortablement assis en face d’une scène vide. Nous sommes donc contraints de nous placer au milieu de la tribune du fond : surélevée, elle nous permettra d’observer en surplomb l’hologramme et les réactions du public. Notre premier objectif est déjà rempli : arriver à l’heure aux deux réunions politiques du jour.

Prouesses de la révolte

Il ne doit pas être loin de 14h30 quand Jean-Luc Mélenchon apparaît sur les écrans géants. Les « résistants » autour de nous font part de leur extase, le poing levé, face à leur favori pourtant présent à plus de 500 kilomètres. Quand celui-ci joue enfin du verbe pour annoncer son téléport virtuel, on se dit que la team de la France Insoumise a réussi son coup. Certes, on ne peut nier qu’il s’agit d’un coup de com dans l’air du temps, mais le résultat est très réussi. Depuis notre position reculée, il nous faut admettre qu'un Mélenchon en chair et en os aurait probablement paru tout aussi vrai que sa représentation holographique de ce dimanche.

Son discours du jour, orienté sur le papier autour des frontières de notre monde, s’avère au final comporter de virulentes critiques des adversaires politiques également présents à Lyon ce jour-là. Emmanuel Macron est la principale cible : il incarne dans les mots de Mélenchon « le libéralisme et le chacun pour soi », et ses idées ne seraient que des « champignons hallucinogènes ». Le candidat en hologramme dénonce également le pass culturel de son adversaire d’En Marche ! (500€ offerts aux jeunes le jour de leurs 18 ans pour leur consommation culturelle), l’accusant de ne pas s’intéresser à la production de la culture française. « Pour que les gens créent, il faut que les créateurs puissent vivre dignement » lance Mélenchon, qui souhaite consacrer 1% du PIB au domaine culturel.
Social, écologie et nouvelles technologies axent la suite de l’oraison, incluant des propositions ambitieuses et dans l’air du temps (création d’un tribunal écologique international, retour du pré-recrutement, 60 000 postes d’enseignants en plus) et d’autres un peu plus abstraites (faire de la France le leader dans le « nettoyage des orbites basses », développer l’industrie du jeu vidéo). Enfin, sur l’air des Canuts, chanson traditionnelle de l'extrême-gauche, l’apparition bleutée de Mélenchon disparaît pour clore le discours, et notre marathon politique du jour.



 

Qu’en retenir ?

Mis à part l’aspect physique et éreintant de cette demi-journée, cette course de fond penchant à gauche nous aura surtout permis d’enchaîner deux meetings de deux concurrents à la présidentielle susceptibles de se rassembler. Malgré tous les signaux contradictoires, force est de constater que les similitudes existent entre les deux hommes. La preuve : Mélenchon n’a aucunement attaqué Hamon dans son discours, tandis que le candidat socialiste s’est contenté d’une petite pique indirecte à l’encontre de son ex-collègue au PS (voir plus haut). Autrement, on retrouve dans leurs mots de ce dimanche des idées communes, que ce soit sur l’érection de l’écologie en cause majeure de la politique ou le rejet de l’ « homme providentiel » au profit d’un programme fort. Les deux hommes souhaitent également une VIème République, mais chacun avec des conditions différentes. Néanmoins, les différences sont encore majoritaires entre les deux candidats, qui ne paraissent avoir ni l’un ni l’autre envie de faire des concessions en vue d’un rassemblement des gauches.
Il est difficile de tirer des conclusions de deux contextes différents (une investiture et un meeting), mais l’enchainement express de ce dimanche nous pousse à parier sur un statu quo en vue du printemps prochain. On vous laisse en vous rappelant que les pronostics sont faits pour être déjoués.

 



Aube dominicale

Même si la loi Macron tend à faire évoluer l’habitus de la grasse matinée chez une part conséquente de nouveaux travailleurs dominicaux, rares sont les occasions pour un étudiant de se lever aux aurores un dimanche matin. Mais, petite couronne oblige, le réveil doit sonner. Le temps d’un trajet de métro pour s’éveiller la conscience (50 minutes tout de même) et nous voilà devant la Mutualité où une foule compacte se tient déjà devant le complexe art déco multifonctions. Autour de nous, les micros se baladent, avant que ceux qui les tendent ne précèdent le public lambda dans l’enceinte de 2500 places. A 9h15, c’est notre tour. Investiture oblige, on se positionne le plus près possible de la scène afin de vivre à fond ce que l’on pourrait qualifier de lancement officiel de la campagne socialiste. Bingo, il s’avère que nous sommes au premier rang non-réservé aux élus, idéal pour les prises de vue.
Après une demi-heure un peu confuse où le public, mais surtout les politiques se font attendre face à une nuée de journalistes ne pouvant pas rater l’aubaine des clichés d’une gauche en apparence unie derrière son nouveau candidat, l’arrivée de Benoit Hamon dans la salle, depuis le couloir principal, évoque celle d’un catcheur, prêt à en découdre sur un ring politique en équilibre instable.