Prétextant « offrir » le mois d’avril aux abonnés TGVmax, la SNCF a en réalité rendu quasiment impossible toute réservation à ses 100 000 bénéficiaires sur la période.

Par Paul Idczak
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3 avril 2018

A la lecture du mail de la SNCF annonçant le remboursement de la facture d'avril de TGVmax, les abonnés de l'offre ont probablement été soulagés. Depuis le début du mouvement des cheminots, le nombre de trains disponibles gratuitement pour les jeunes concernés avait en effet été fortement réduit, voire même devenu quasi nul sur certaines lignes. En conséquence, 15 000 personnes ont signé une pétition réclamant la gratuité de TGVmax pour les trois mois de grève. Elles ont obtenu gain de cause pour le mois d’avril.

Mais la SNCF a-t-elle vraiment offert 80 euros à chacun des abonnés de l’offre ? De nombreux éléments démontrent le contraire, la société laissant des milliers de jeunes dans l’incapacité de se déplacer sans voir leur budget exploser.


« Nous avons décidé de vous offrir votre abonnement »

TGVmax, c’est une offre réservée aux 16-27 ans, qui leur permet de voyager sur les réseaux TGV et Intercités à réservation obligatoire pour 80 euros par mois. Une aubaine, surtout pour des jeunes qui n’ont pas les moyens de voyager régulièrement aux tarifs normaux de la SNCF. Mais le programme est régulièrement critiqué, notamment au niveau du nombre de trains inclus dans l’offre, souvent très faible par rapport à l’ensemble.

En partant de ce postulat de départ, avec le mouvement des cheminots bloquant la plupart des trajets deux jours sur cinq à partir du mois d’avril, il était logique que les abonnés TGVmax aient accès à un nombre encore plus réduit de trains. C’est d’ailleurs la raison principale de la demande massive de remboursement de l’offre de la part de ses bénéficiaires.

La SNCF est apparue réceptive. Le 28 mars, elle envoie un mail aux 100 000 jeunes concernés, dans lequel elle annonce explicitement un remboursement : « Conscients des difficultés que vous rencontrez d'ores et déjà pour réserver vos voyages TGVmax sur avril, nous avons décidé de vous offrir votre abonnement TGVmax pour le mois d'avril 2018* ». Une astérisque qui précise que la facture du mois s’élèvera bien « à 0€ ».

Capture d'écran du mail envoyé par la SNCF aux usagers de TGVmax.

Aucune trace, dans le courrier, d’une éventuelle annulation de l’abonnement, ou simplement d’une restriction des conditions de réservation. Dans les faits, c’est pourtant bien le cas. Arnaud, assistant d'éducation de 25 ans, a pu le constater : « Le 27 mars dernier, j’ai pu réserver un Paris-Tours gratuitement pour le 20 avril. Le lendemain [date de l’envoi du mail de la SNCF, ndlr] plus aucun train n’était disponible en TGVmax. » Au final, le jeune homme va débourser « entre 300 et 400€ » en avril, soit cinq fois plus que son tarif habituel. Trina, 21 ans, est elle aussi touchée : « Il n’y a aucun TGVmax sur tout le mois. Clairement, la SNCF a annulé toutes les places disponibles. » Pour ne pas voir son budget exploser, cette étudiante en école de commerce à Bordeaux n’a d’autre choix que de prendre des trains sans réservation. « Tant pis si j’ai une amende, je n’ai pas le choix », lâche-t-elle, dépitée.

Aucun TGVmax disponible en avril

Ces jeunes déplorent la « malhonnêteté » de la SNCF concernant TGVmax. Car il n’est pas difficile de percer à jour les non-dits de la société ferroviaire. Pour cela, il suffit de se rendre sur son site internet, et de tenter de réserver un train soumis à TGVmax. Pour la période du 1er au 30 avril, mission impossible. Pas étonnant, au regard des annonces régulières de la SNCF sur Twitter, précisant aux abonnés mécontents que « des places TGVmax peuvent être ajoutées durant le mois jusqu'à J-1, hors périodes de grève ». Néanmoins, dès que l’on sélectionne une place pour les premiers jours du mois de mai, de nombreux trajets s’affichent à 0€, soit le tarif normal de l’abonnement.

A gauche, les trains disponibles le 30 avril pour le trajet Paris-Lille. A droite, les trains disponibles le 1er mai. : des TGVmax apparaissent.

Pourtant, la grève des cheminots ne s’étale pas que sur le mois d’avril. Si elle va jusqu’à son terme, elle ne devrait s’achever qu’à la fin juin. Difficile, donc, pour la SNCF, de justifier une telle différence de disponibilités de trains entre le mois d’avril et le mois de mai. Sauf dans le cas où elle aurait modifié ses conditions de réservation au détriment des abonnés de TGVmax.

Romain, 25 ans, habite à Paris, et prend le train quatre à six fois par semaine pour aller travailler à Reims. Cette ligne, qui n’affiche quasiment jamais complet, n’est pourtant plus disponible pour les usagers de TGVmax sur l’ensemble du mois d’avril. « Je connais très bien l'état de la demande sur mon trajet, confie le jeune homme. S'il n'y a plus rien sur un mois, c'est absolument certain que c'est l'offre qui a été séchée. Mais ça ils ne le disent pas clairement. » Contactée, la SNCF se contente de répondre que les places disponibles dans les trains « seront très limitées du fait d’une affluence exceptionnelle, même hors jours de grève ». Quant à la différence de disponibilités entre avril et mai, l’entreprise la justifie par « les vacances scolaires », qui « augmentent l’affluence de manière générale ».


Des compteurs pleins… mais pas pour tout le monde

Dans l’ensemble, il est difficile d’y voir clair dans la communication de la société auprès des usagers de TGVmax. Officiellement, les 80 euros du mois d’avril sont offerts par la SNCF à tous les abonnés. Officiellement aussi, les billets « déjà réservés » pour le mois d’avril restent « valables ». Même ceux commandés durant les jours de grève, pour lesquels la SNCF assure, en cas d’annulation, un « replacement » sans frais dans un autre train circulant le même jour. Les abonnés qui ont commandé des trains avant l’annonce de la grève bénéficient donc de leurs billets comme habituellement, le tout sans rien payer. Cependant, la limitation à six du nombre de réservations simultanées transforme l’offre en fardeau pour certains bénéficiaires devant se déplacer plus régulièrement en avril.

Louise en fait partie. Elle vit à Lille, et passe cette année les concours de plusieurs écoles de journalisme, notamment à Strasbourg, Tours et Grenoble. La limitation du nombre de trajets l’a forcée à s’adapter : « Comme je suis déjà à six réservations, je dois attendre de me rendre à Tours pour réserver mes prochains billets. » L’étudiante a donc anticipé, en réservant des trajets en bus pour se rendre à Grenoble et Strasbourg. Deux places qui lui reviennent en tout à… 80€, soit le prix d’un mois de TGVmax.


Des justifications alambiquées

Le nombre de places incluses dans TGVmax étant par essence limité, la plupart des usagers se ruent sur les billets dès qu’ils sont disponibles, 30 jours avant chaque trajet. Des milliers d’abonnés avaient ainsi déjà réservé des billets pour l’ensemble du mois d’avril au moment où la SNCF a annoncé la gratuité de la période. Une brèche dans laquelle s’engouffre la société pour prouver que TGV Max fonctionne toujours. « ll y a bien des places TGVmax, certains abonnés ont même leur compteur de réservations à 6/6 pour avril », répond régulièrement le CM de la société sur Twitter. Mais ce que ces tweets ne disent pas, c’est que ces réservations n’ont pas pu être effectuées en avril : depuis dimanche, il est impossible de se procurer des billets à 0€ sur le mois, même sur des lignes secondaires très peu fréquentées.

Les jeunes qui n’avaient pas réservé de billets TGV Max courant mars pour le mois d’avril doivent donc doublement s’adapter. En plus de ne pas pouvoir réserver de train les jours de grève pendant trois mois (dont beaucoup de week-ends), ils ne peuvent désormais plus prévoir de trajet ferré avant début mai sans devoir sortir la carte bleue. Ce qui ressemblait au départ à un beau geste de la SNCF ressemble donc de plus en plus à une omission pure et simple de la réalité sur le dos de milliers de jeunes.