Critiqué pour son autorité continuellement grandissante depuis sa prise de pouvoir en 2014, le président turc Recep Tayyip Erdogan a réussi, dans la nuit du 15 au 16 juillet en plein putsch militaire, un revirement de l’opinion publique, voire même internationale, à son égard.
 

Profits tirés d’un putsch manqué 
 

Une fraction de l’armée turque a tenté au cours de la nuit de vendredi à samedi de prendre le pouvoir afin de « restaurer la liberté et la démocratie » comme ils l’avaient annoncé sur le site de l’état-major. Ce groupe se revendique güleniste en référence à son fondateur Fethullah Gülen et prône un humanisme musulman et un islam modéré, par opposition au pouvoir en place du président Erdogan, dit islamo-conservateur dont l’autoritarisme n’a pas fini de s’étendre. Ainsi, après que les assaillants aient pris en otage le chef de l’état-major, puis pris possession de la principale chaine publique du pays, et ce jusqu’à 2h du matin, le président a réagi en direct sur CNN Türk par ce qui semble être un énorme coup de communication. Celui-ci est en effet apparu via le smartphone d’une journaliste grâce à une application de visio-conférence, c’est alors qu’il s’est adressé directement à son peuple en lui demandant de descendre dans les rues du pays pour montrer leur opposition à la tentative de coup d’Etat alors en cours. La "magie" opère  et les Turcs descendent en masse sur les places, principalement à Ankara. C’est ici qu’auront lieu les affrontements les plus violents entre civils et militaires, tout cela pour un bilan de 264 morts et plus de 1400 blessés dans l’ensemble du pays. On ignore encore cependant la proportion civils/militaires parmi les victimes.


Très contesté pour sa gestion de la question kurde dans le Botan - le nom donné par les Kurdes à la région qu’ils occupent au sud-est du pays - où l’armée, dont la présence est peu justifiée mais bien réelle depuis plusieurs mois, Erdogan devrait pouvoir, grâce à son intervention, redorer son image au moins pendant un temps, et détourner l’attention de sa politique autoritaire. Toujours dans le Botan, les affrontements entre l’armée et les habitants ainsi que les arrestations sans motifs sont loin d’être des faits d’exception. Le président y est également accusé de soutenir l’organisation état islamique dans leur lutte face aux kurdes. 
Autre sujet que le président pourra occulter temporairement, la question de la liberté de presse et d’expression, notamment pour l’opposition politique, puisqu’un grand nombre de journalistes et d’opposants au régime ont été emprisonnés depuis deux ans. Un amendement, adopté le 20 mai dernier, a permis la levée de l’immunité parlementaire de 53 députés du HDP, le parti démocrate populaire, l’un des groupes d’opposition au gouvernement les plus actifs. Ce dernier, suivi par les deux autres partis d’opposition au parlement, ont, sans affirmer leur soutien au président, fermement condamné le coup d’Etat, ce qui pourrait toutefois renforcer Erdogan et son parti de la justice et du développement, l’AKP. 
La communauté internationale, et notamment Barack Obama, l’OTAN et l’Union européenne, a elle aussi condamné le putsch militaire, tout en apportant son soutien au gouvernement en mettant en avant le triomphe des institutions démocratiques.


Un pouvoir renforcé durablement ? 
 

Il parait évident que suite à une victoire « politico-militaire » comme celle-ci, le président turc renforce son pouvoir, et ce principalement pour l’opinion publique turque et internationale. D’un point de vue politique, ce coup de force mené par Erdogan lui permettra de faire un pas de plus dans l’autoritarisme tout en le légitimant. En effet, celui qui a pris l’habitude d’écarter ses adversaires depuis son arrivée à la tête du pays, en usant de moyens dont l’aspect démocratique est plus que contestable, dispose cette fois ci d’un semblant de motif pour emprisonner ou démettre de leurs fonctions toutes les personnes qu’il soupçonne d’être liées à ce coup d’Etat. Il n’a d’ailleurs pas tardé à en faire usage puisque deux jours après les événements, plus de 6000 arrestations ont déjà eu lieu dans l’armée et plus de 2000 juges ont été démis de leurs fonctions à travers le pays.
L’Europe, qui connait pourtant bien la situation politique du pays, garde toujours les yeux fermés puisque la Turquie lui permet d’atténuer considérablement l’afflux de migrants sur le continent depuis l’accord signé en avril dernier. Le succès remporté par Erdogan va donc donner une nouvelle raison à l’Europe pour faire semblant de croire que tout va pour le mieux en Turquie. 

 

Certaines questions restent en suspens concernant les événements de vendredi, à savoir le fait que le président ait utilisé une application bien connue alors que l’ensemble des réseaux sociaux avaient été suspendus durant l’opération. De plus, l’amateurisme des gülenistes dans ce coup d’Etat manqué et la rapidité d’intervention ainsi que l’efficacité du gouvernement à rétablir l’ordre ont été remarqués par certains experts et médias à travers le monde. Rien de suffisant cependant pour établir une hypothèse cachée à propos des origines du putsch.
 

A court terme, le pays devrait trouver un semblant de stabilité grâce à cet ennemi commun vaincu par le peuple, mais plus Erdogan avancera dans l’autoritarisme, plus l’équilibre du pays sera précaire, aussi bien nationalement qu’à l’international, et ce jusqu’à ce que la vérité sur la situation de la Turquie ne soit plus en partie masquée et inavouée.