Dans les coulisses de la rédaction
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Un président ne devrait pas dire ça...

A l’occasion des portes ouvertes du Centre de Formation des Journalistes (CFJ), la rédaction a pu assister à une conférence donnée par les deux journalistes du Monde Fabrice Lhomme et Gerard Davet. Devant une assemblée de journalistes en devenir, ils ont détaillé le projet et les méthodes qui les ont amenés à publié un livre aux conséquences désastreuses pour François Hollande....

 

Un projet qui remonte à 2011

 

La genèse du livre remonte à l’été 2011. Les deux journalistes viennent de publier un ouvrage intitulé Sarko m’a tuer, centré sur les « dérives du sarkozysme triomphant » et d’un pouvoir flirtant parfois avec la ligne jaune. Dans la course à la présidentielle de 2012, un homme se distingue en promettant que « Le changement c’est maintenant » et que, contrairement à son adversaire, il serait un « président normal ». François Hollande court en tête dans les sondages. Anticipant sa victoire, Fabrice Lhomme et Gérard Davet rentrent en contact avec le candidat socialiste afin de lui proposer un projet consistant à enquêter sur son mandat et à vérifier s’il tiendrait sa promesse de rupture avec son prédécesseur. François Hollande, dans une démarche de transparence, accepte.

 

Des conditions strictes

 

L’enquête se fera donc, mais pas de n’importe quelle manière. Le président accepte de se livrer en tête-à-tête aux journalistes, sans la présence de ses conseillers. Les entretiens seront également enregistrés et aucun propos ne sera modifié ou relu avant la publication de l’ouvrage. Seront également recueillis les témoignages de ses proches : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Stéphane Le Foll... Au total, ce seront plus de soixante-et-un entretiens qui seront réalisés, soit plus d’une centaine d’heures de conversations à retranscrire.

 

La question de la déontologie

 

Lors des premiers entretiens qu’ils réalisent à l’Élysée, Gérard Davet et Fabrice Lhomme se rendent compte que le Président ne se livre pas : « Le souci, c’est qu’il a tendance à parler beaucoup, sans jamais livrer ses vraies pensées ou envies ». Pour résoudre ce problème de la langue de bois et du politiquement correct et essayer d’obtenir des réactions plus brutes et des phrases non préparées, Lhomme et Davet prennent la décision de recevoir le chef d’État chez eux, lors de dîners ou de déjeuners. Une méthode critiquée par de nombreux journalistes qui revendiquent une forme de manipulation et d’absence de déontologie. Ce à quoi Lhomme et Davet répondent : « Lui aussi nous manipulait. Tout ce qu’il nous disait était orienté. Il voulait se donner une bonne image, ne sachant ni l’orientation finale du livre ni ce qui allait être retenu ». Fabrice Lhomme continue : « C’est vrai que le doute peut demeurer sur certaines de ses déclarations : savoir si c’est de la naïveté, s’il s’est emporté ou si c’est un calcul. Pour nous, journalistes, c’est un peu secondaire. L’essentiel, c’est que ces propos soient forts et qu’ils restituent ce qu’il pense vraiment ».

 

« Ce n’est pas de la communication, c’est du journalisme »

 

Le but n’était pas de faire la publicité du Président, mais bien d’enquêter sur la face cachée du pouvoir : « C’est notre rôle de journaliste. On informe les citoyens pour qu’ils soient en possession de toutes les clés pour émettre des jugements »
Un président... n’est pas un réquisitoire contre le quinquennat de François Hollande. C’est au contraire un récit nuancé qui présente les multiples facettes d’un président solitaire. Les journaux, dans leurs critiques, ont repris les commentaires les plus crus du chef de l’État, réduisant un ouvrage de 672 pages à quelques phrases sorties de leur contexte, précipitant la renonciation du président sortant.

 

Jamais les deux auteurs n’avaient pensé que le projet de départ aurait cet impact et leur but n’était pas non plus de « casser » le président, mais juste de révéler aux citoyens ce qui se cache derrière la présidence de la République. « Au final, nous pensons être parvenus à nos fins : l’avoir contraint à se livrer, à aller au-delà de ses préventions. Effaré par ses propres audaces, il nous a d’ailleurs lâché, plusieurs fois, "un président ne devrait pas dire ça…" »

PAR CÉCILE LEMOINE
PHOTO FRANÇOIS MORI / AP / SIPA

Les journaux ont réduit un ouvrage de 672 pages à quelques phrases sorties de leur contexte, précipitant la renonciation du président sortant.

Lhomme et Davet prennent la décision de recevoir le chef d’État chez eux, lors de dîners ou de déjeuners.